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Huit super-universités pour surmonter le "Shanghaï-choc", Benoît Floc’h, Le Monde, 8 février 2012

mercredi 8 février 2012

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La France sort la grosse artillerie. Pour affronter la compétition internationale qui fait rage dans l’enseignement supérieur, le pays met en ordre de bataille ses universités et ses grandes écoles. La lettre de mission est claire : regroupez-vous !
Vendredi 3 février, le gouvernement a désigné les derniers lauréats des "initiatives d’excellence" (IDEX) : cinq nouveaux projets qui s’ajoutent aux trois choisis en juillet 2011. De cette opération d’envergure, qui s’inscrit dans le cadre du grand emprunt lancé en 2009, doivent émerger huit super-universités capables d’être visibles à l’international et d’"attirer les meilleurs talents", espère Laurent Wauquiez, ministre de l’enseignement supérieur. C’est une étape importante dans la stratégie développée depuis cinq ans par Nicolas Sarkozy.

Car, si l’Allemagne a dû affronter un "PISA-Schock" au début des années 2000 lorsque l’OCDE a révélé la faiblesse scolaire de ses élèves de 15 ans, la France en est toujours à surmonter un "Shanghaï-choc". En 2003, le premier classement élaboré par l’université Jiao Tong de Shanghaï a ébranlé quelques certitudes. Certes, les Français ont commencé par le regarder de haut - comme PISA, quelques années auparavant -, mais ils ont fini par se convaincre que l’éparpillement de leur système universitaire l’affaiblissait et l’empêchait de rivaliser avec l’américaine Harvard ou la britannique Cambridge.

"Au XIXe siècle, note Philippe Aghion, professeur d’économie à Harvard et membre du jury IDEX, c’était souvent à la suite d’une défaite militaire qu’on investissait dans l’éducation. Sedan a produit Jules Ferry. Aujourd’hui, cela passe par les classements : Shanghaï a produit notre réforme universitaire. C’est mieux !"

Depuis lors, une politique d’ensemble a été menée au nom du tout-terrain "l’union fait la force". Les pôles de recherche et d’enseignement supérieur (PRES, 2006), d’abord, puis la loi d’autonomie des universités (LRU, 2007) avant que la crise économique ne pousse le président de la République à forcer sur les avirons. Sur les 35 milliards d’euros du grand emprunt, 19 sont réservés à l’enseignement supérieur et à la recherche. Sur cette somme, 7,7 milliards d’euros iront aux IDEX.

Les huit projets choisis par un jury international présentent une voilure impressionnante. D’abord parce qu’ils rassemblent grandes écoles et universités -, ce qui est révolutionnaire en soi. Ensuite parce qu’ils accueilleront souvent un très grand nombre d’étudiants (jusqu’à 120 000 dans le cas de la nouvelle université Sorbonne-Paris-Cité, USPC).

Il y a parmi ces nouveaux pôles des universités qui viennent de fusionner (comme celles de Strasbourg, ou celles d’Aix-en-Provence et de Marseille, par exemple) ou qui vont le faire (Bordeaux en 2014, Toulouse en 2018) en s’associant aux grandes écoles locales.

Quatre ensembles devraient apparaître en région parisienne, où se trouvent "40 % des forces académiques françaises", rappelle Jean-François Girard, président de l’USPC. Outre cette dernière (qui regroupera Paris-III, Paris-V, Paris-VII, Paris-XIII, Sciences Po Paris, Inalco...), apparaîtront Sorbonne université (Paris-II, Paris-IV, Paris-VI-UPMC, l’Insead...), Paris sciences et lettres (Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, université Paris-Dauphine, Ecole supérieure de physique et de chimie industrielles...) et, bien sûr, Saclay (Paris-XI, Polytechnique, Centrale Paris, HEC...) dont l’objectif n’est rien moins que figurer, "d’ici dix ans, parmi les dix premiers mondiaux".

Ces méga-universités dont certaines iront très loin dans l’intégration, devraient s’organiser selon le modèle anglo-saxon aujourd’hui dominant. Une "marque parapluie" abritera des "facultés" spécialisées : école de médecine, école de droit, école de management, etc. L’une des idées qui a présidé à la sélection des projets est en effet d’associer une gouvernance commune et la pluridisciplinarité, celle "du Siècle des Lumières", pour reprendre l’expression de M. Girard.

Proposer toutes les disciplines sur un même campus doit permettre aux étudiants de se spécialiser en douceur, et aux chercheurs de relever les défis de l’innovation. "L’excellence disciplinaire ne suffit plus aujourd’hui, relève Claude Chappert, coordonnateur de l’IDEX Saclay. Ce qui compte, c’est de marier les disciplines, de parler le même langage, car c’est cela qui permet de faire des percées en matière d’innovation."

"Paris-II-Assas est très spécialisée aux yeux d’une grande université globale, note Louis Vogel, président de Paris-II et de la Conférence des présidents d’université. Jamais Yale n’aurait signé avec nous. Elle pourrait le faire avec Sorbonne Université. S’associer démultipliera les effets de nos politiques internationales, car chacun apportera ce qu’il a de meilleur."

Alors, big is beautiful ? Les dix premières universités au classement de Shanghaï n’ont, chacune en moyenne, que 17 000 étudiants... Et le feuilleton Saclay a laissé une drôle d’impression : discussions laborieuses, coups de théâtre, rivalités tranchantes...

Dans l’esprit du jury, il est vrai, la notion de masse critique importait davantage que la seule addition d’étudiants.

Mais certains des ensembles projetés sont très grands. Comment peuvent-ils fonctionner ? Les porteurs du projet Saclay assurent que si les discussions ont été "âpres", c’est justement parce que tout a été mis sur la table avant (et que tout ira donc mieux après). Louis Vogel n’est pas inquiet quant à la gouvernance de Sorbonne Université. Tout sera fait pour éviter "un truc bureaucratique" : "Nous serons une université globale avec des écoles très autonomes", fait-il valoir.

Autre critique : la mise en place d’un système à deux vitesses. Le principal syndicat du supérieur, le Snesup-FSU, dénonce "une concurrence stérile" qui met "sur la touche la grande majorité des équipes" et risque de "déchirer le tissu universitaire". Nicolas Sarkozy n’a pas caché, en juin 2011, que "tous ne seront pas initiatives d’excellence" ; mais, a-t-il promis, "toutes les universités bénéficieront de l’effet d’entraînement de ces pôles".

Reste qu’il n’y aura aucun pôle d’excellence dans le nord ou dans l’ouest du pays. Et Lyon a amèrement regretté que son projet d’IDEX soit rejeté. "Il faudra une troisième vague", conclut M. Aghion.

Benoît Floc’h