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Programmes électoraux pour l’Enseignement Supérieur et la Recherche (3/3) - groupe Jean-Pierre Vernant, 19 janvier 2017

vendredi 20 janvier 2017, par Mam’zelle SLU

Peillon, Montebourg, Mélenchon,

Pour lire cette analyse sur le site du groupe jean-Pierre Vernant

Il faut se rendre à l’évidence : l’Université n’est même pas un problème. Ni les politiciens, ni les journalistes n’y ont leurs enfants : dans leur écrasante majorité, ils ne la connaissent pas et ne souhaitent pas la connaître. 2,5 millions de jeunes adultes dans le supérieur, dont 1,6 millions à l’Université, et pas la moindre question sur l’ensemble des entrevues accordées par les aspirants au trône républicain. Aussi, pour ce troisième et dernier volet, ferons-nous preuve d’un soupçon de bienveillance pour les programmes électoraux qui témoignent d’une attention à l’Université et à la recherche.

De façon à clarifier notre analyse, factuelle mais critique, soulignons que, de notre point de vue, l’Université, comme la Recherche, ont besoin d’un nouvel horizon, d’un récit qui tranche avec celui de l’ère néolibérale qui se referme, dont les éléments de langages (le “bullshit”) ont fini par tout contaminer. Si l’Université crève aujourd’hui, ce n’est pas seulement d’amphis surchargés et d’une part trop faible de PIB consacrée à la R & D. Elle crève aussi et surtout des méthodes appliquées de l’intérieur par le New public management, qui érige la mise en concurrence généralisée et le benchmarking en horizon indépassable de la pensée des organisations, et qui induit chez les acteurs perte de sens, infantilisation et isolement, y compris au sein d’une institution supposée créer, transmettre, conserver et critiquer les savoirs.

Les idées pour un monde nouveau doivent primer, et on est loin du compte. Les mesures concrètes, la question des moyens [1] et la mise en œuvre de ces politiques publiques ne devraient venir que dans un deuxième temps. Comme une majorité de nos concitoyens, la question de l’homme providentiel supposé incarner ces politiques publiques ne nous intéresse tout simplement pas.

VI M. Peillon

VI.1 Conseillers

M. Peillon est professeur associé à l’université de Neuchâtel (Suisse) et a fait des études à l’université Paris 1. Il est donc l’un des rares politiciens à connaître l’Université. M. Peillon est conseillé par Mme Doucet, députée, auteure avec M. Apparu d’un rapport parlementaire reprenant les poncifs des gestionnaires de l’Université et chantant les louanges de la politique de regroupement mise en place par la loi Fioraso [2], sans jamais s’approcher des problèmes de l’Université réelle. M. Peillon est également conseillé, quoique officiellement pas sur l’Enseignement Supérieur et la Recherche (ESR), par Mme This Saint-Jean qui a été présidente de Sauvons la Recherche et vice présidente du conseil régional d’Ile-de-France en charge de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche.

VI.2 Le passé

M. Peillon a été ministre de l’Education Nationale (mais pas de l’Enseignement Supérieur) de 2012 à 2014. La création des Écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE), après la désastreuse réforme Darcos-Pécresse de 2009, dite de la « mastérisation », n’a pas été à la hauteur des attentes : la formation des enseignants reste un problème entier pour le prochain quinquennat. Autre intervention dans le supérieur, M. Peillon a dû reculer sur sa réforme du statut des enseignants declasses préparatoires aux grandes écoles (CPGE), alors même qu’il tenait un discours offensif de longue date contre les grandes écoles et leurs classes préparatoires.

M.Peillon a été en charge de l’éducation dans l’équipe de campagne de M. Hollande en 2012. Il portait alors un constat très juste : “Le milieu est profondément atteint, y compris dans son intégrité morale, sa vocation, par les réformes (...), les mécanismes de mise en concurrence qui ont créé aussi des fractures en fonction des positions des uns et des autres dans le nouveau système. Il faut reconstruire de la cohésion, au bénéfice du plus grand nombre » [3]. Il portait alors des propositions que toute la communauté universitaire attendait : “Pour ce qui concerne les présidents des universités, nous reviendrons sur la loi LRU (relative aux libertés et responsabilités des universités) avec deux objectifs : permettre une meilleure collégialité et le respect des libertés académiques, assurer aux universités les moyens nécessaires à leur fonctionnement.” Il s’agissait de revenir sur cette confusion entre “chefs d’établissements et patrons” installée pendant le mandat précédent, de “renouer la confiance avec les enseignants-chercheurs et les chercheurs, confiance brisée par le gouvernement de François Fillon qui a divisé la communauté, mis en concurrence les établissements et les chercheurs, menti sur les financements et trahi ses promesses” [4]. Il faut se contraindre à relire les promesses faites par M. Hollande en 2012 lors du discours au Biopôle de Nancy [5], sur les jeunes chercheurs, sur l’asphyxie financière de l’Université, sur le désastreux Partenariat Public Privé souscrit par son futur conseiller, M. Berger, sur la réforme de la loi LRU, sur la restauration des libertés académiques, sur l’explosion du Crédit d’Impôt Recherche, sur le principe de compensation budgétaire, sur l’ouverture de 5000 postes à l’Université.
Dès les premières semaines du mandat de M. Hollande, on a vu le déploiement du groupe Marc Bloch, déjà à l’œuvre pendant le mandat de M. Sarkozy, dans toute la sphère gestionnaire de l’ESR. Et on a su dès ce moment, et d’autres avant nous encore [6], que pas une seule des mesures annoncées, mesures très attendues après l’échec de la grande grève de 2009, ne seraient tenues.

VI.3 Le programme

M. Peillon consacre une large part de son programme et de sa campagne aux questions éducatives. Si certaines mesures sont proches de celles de M. Hamon, il faut saluer la persévérance avec laquelle il tente de parler des questions universitaires dans ses entrevues [7] en faisant preuve d’une compétence indéniable et d’une qualité d’expression peu commune.

Le programme de M.Peillon reprend les lieux communs du moment qui, faute de stratégie politique pour l’Université, peuplent les rapports officiels : continuité entre lycée et Licence (-3/+3), promotion de gadgets pédagogiques, plan “Universités numériques”. M. Peillon propose de discuter l’affectation, les services et les missions des professeurs agrégés (PRAG) avec les syndicats. On peut redouter qu’il s’agisse, comme dans le programme de M. Hamon, d’une volonté de secondariser la Licence.
Le cœur du programme porte sur les moyens. M. Peillon propose de consacrer un milliard € de plus à l’enseignement supérieur et à la recherche (ESR), en récupérant une partie des 10 milliards € consacrés à l’innovation. Cela financerait “le recrutement de 1600 enseignants supplémentaires par an (professeurs agrégés (PRAG) et enseignant-chercheurs (EC) dans des proportions non spécifiées), l’ouverture de 800 postes par an dans les Établissements publics à caractère scientifique et technologique (EPST), la revalorisation des carrières, l’augmentation des financement récurrents des laboratoires et l’augmentation du budget de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) de 100 millions € par an”. Notre propre chiffrage de ces mesures conduit à une somme beaucoup plus élevée que le milliard € annoncé.
M. Peillon propose de “s’assurer du bon fonctionnement des Écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE)”, de donner de nouveaux moyens à la formation continue des enseignants et de mettre en place des pré-recrutements d’enseignants dès le L1. Enfin, M. Peillon souhaite que le Commissariat Général à l’Investissement (CGI) et le programme des Initiatives d’Excellence (Idex) soient placés sous la (co)tutelle d’un ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche de plein exercice. Il propose de conduire le plan de regroupements des universités à son terme, sans plus imposer la fusion comme modèle unique.

IV.4 En résumé

M.Peillon émet des propositions louables sur les moyens et sur l’emploi scientifique, qui ont poussé d’autres candidats à s’y aligner. Ses propositions sont très semblables à celles faites par M. Hollande en 2012, promesses qui n’ont pas été tenues. On note la disparition regrettable des mesures de retour à la démocratie universitaire et aux libertés académiques. Sa proposition de mise sous tutelle du Commissariat Général à l’Investissement (CGI) et du programme des Initiatives d’Excellence (Idex) est sans commune mesure avec le changement de cap qu’attend la communauté universitaire. La critique est feutrée et la proposition en demi-teinte.

VII M. Montebourg

VII.1 Conseillers

Mme Filippetti est en charge, dans l’organigramme de campagne de M. Montebourg, du système éducatif et universitaire. Elle a été ministre de la Culture et de la Communication de mai 2012 à août 2014. M. Vandembroucq est conseiller pour la recherche. Il nous importe de souligner qu’il s’agit d’un chercheur actif, sans passé dans la sphère gestionnaire. Le programme a été ouvert à des contributions extérieures faites par voie électronique et lors de réunions thématiques.

VII.2 Le passé

M.Montebourg a été ministre du Redressement productif puis, brièvement, ministre de l’Économie, du Redressement productif et du Numérique. Il n’a pas eu de lien avec les politiques publiques d’enseignement supérieur et de recherche par le passé, hormis la volonté d’étendre le Crédit d’Impôt Recherche aux prototypes.

VII.3 Le programme

Le programme de M. Montebourg n’est pas bouclé dans le détail. On en connaît la vision générale : renouer une alliance avec les classes populaires, mettre fin à l’austérité par une politique de relance, relocaliser l’emploi industriel, mettre fin à l’absurde politique budgétaire suivie en zone euro. Chacun sait que “la performance économique à long terme est avant tout déterminée par l’investissement dans la formation [8]. Il est donc logique que le cadrage macro-économique de M. Montebourg – l’effort de chiffrage est très appréciable, sans équivalent, même s’il anticipe sur le succès de la politique de relance – prévoie un investissement massif dans l’enseignement supérieur et la recherche (ESR), rompant avec la période de paupérisation et de précarisation libérales qui a précédé [9]. L’effort prévu porte sur une enveloppe budgétaire – ce qui est plus difficile à contourner qu’une promesse sur un nombre de postes ; voir le précédent billet – relevant, par un plan pluriannuel de rattrapage, la dépense par étudiant à l’Université de 10 000 à 15 000 euros par an – il y a 1,6 millions d’étudiants. Les 8 milliards consacrés à l’éducation et l’enseignement supérieur seront pris sur les 25 milliards € du plan de relance, financés par 5 milliards € de surtaxe sur les profits bancaires et 20 milliards € récupérés sur le ciblage du CICE. Ce budget extrêmement important est nécessaire pour atteindre l’objectif fixé de longue date d’une recherche à 3% du PIB (1% pour la recherche publique) et de 2% pour l’enseignement supérieur. C’est aussi la somme nécessaire à l’ensemble des mesures prévues : résorption de la précarité par la création de 3000 emplois d’enseignant-chercheurs, de chercheurs et de personnels de soutien à la recherche et à l’enseignement (ingénieurs, personnels techniques, de bibliothèque et administratifs) par an, revalorisation des salaires et des bourses étudiantes, programme immobilier. Ces financements seraient sanctuarisés sur cinq ans, ce qui offre une garantie sur les tentations d’annulation de crédit et de baisse budgétaire.

VII.4 En résumé

Comme M. Peillon, M. Mélenchon, et d’une certaine manière M. Fillon, M. Montebourg a le mérite de s’intéresser à l’Université et à la recherche. Le point saillant et consensuel du programme est indéniablement le budget, qui propose des moyens extrêmement conséquents et issus d’un chiffrage crédible, alignant les moyens donnés à l’Université sur ceux des grandes écoles et de leurs classes préparatoires. On note, sinon une vision, du moins une attention aux propositions, aux analyses et aux doléances issues de la communauté universitaire plutôt qu’à celles de la technostructure. L’absence de conseillers issus de la sphère gestionnaire dans l’environnement de M. Montebourg est, à notre sens, un point positif. Les propositions sur la formation des enseignants, sur la réparation des dégâts engendrés par la politique de regroupements, sur la réforme de l’orientation et du système APB, sur la modalité d’allocation des crédits de recherche, la politique culturelle et le soutien aux mathématiques et aux sciences, constituent des propositions originales qui démarquent ce programme de ceux recensés dans le premier billet.

VIII M. Mélenchon

VIII.1 Conseillers

Il n’y a pas à proprement parler de conseillers dans l’équipe de campagne de M.Mélenchon. Son programme se constitue pour l’essentiel par des apports extérieurs, par des réunions publiques et par un système d’auditions systématique sans équivalent. L’absence de lobbying de la sphère gestionnaire de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche va sans dire.

VIII.2 Le passé

M. Mélenchon a été ministre délégué à l’Enseignement professionnel de 2000 à 2002, auprès du ministre de l’Éducation nationale M. Lang, dans le gouvernement de cohabitation de Lionel Jospin. La recherche avait alors été séparée de l’enseignement supérieur au sein d’un ministère confié à M. Schwartzenberg. M. Mélenchon a porté la réforme du baccalauréat professionnel de 2001, réforme généralisée en 2009. Les bacheliers professionnels représentent aujourd’hui 9% des inscrits en Licence avec un taux de succès huit fois moins élevé que la moyenne.

VIII.3 Le programme

A la demande de son équipe de campagne, nous retardons la publication du programme de M.Mélenchon a sa date de parution officielle.

VII.4 En résumé

M.Mélenchon fait une campagne électorale dont la stratégie s’inspire directement des théories politiques de Laclau et Mouffe, ainsi que du mouvement Podemos. Cette théorie repose sur le constat d’une fragmentation du bloc hégémonique néolibéral et donc d’une période de crise (au sens gramsciste du terme). Partant de la défiance généralisée vis-à-vis des corps intermédiaires (partis, syndicats) et du “système”, vis-à-vis de ”l’establishment” et de l’”oligarchie”, cette théorie suppose que la création d’un nouveau bloc hégémonique passe par un dialogue direct, sans intermédiaire entre un homme et un peuple, celui-ci étant le vecteur d’unification d’une multitude de luttes disparates. M. Macron applique très exactement cette théorie à son populisme d’extrême-centre. On ne peut s’épargner la réflexion sur cette relation verticale.

D’autre part, par contraste, la construction du programme de M. Mélenchon a été, elle, horizontale et ouverte. Le programme est, comme celui de M. Fillon, celui de M. Peillon et celui de M. Montebourg, très clair dans sa vision et dans les politiques publiques qu’il propose. Ce programme combine des moyens, liés à une sortie des politiques d’austérité, un changement profond de la structure de l’ESR qui rompt avec l’ère néolibérale et s’apparente à une renationalisation, un changement profond du mode de financement de la recherche, un engagement vis-à-vis des buts de l’Université et des libertés académiques.

VIII Conclusion

L’intérêt des principaux candidats pour l’Enseignement Supérieur et la Recherche est très variable. Quatre candidats proposent une vision articulée et des perspectives claires, déclinées en propositions de politiques publiques qu’il est raisonnablement possible de mettre en œuvre : M. Mélenchon, M. Montebourg, M. Peillon et M. Fillon. Ils proposent une gradation entre un programme de rupture et un programme de prolongation par continuité de la politique suivie depuis 10 ans.
Il y a sans doute encore des marges de manœuvre pour réorienter ces propositions. Quand tous les candidats seront connus, nous publierons, pour notre part, nos analyses et nos propositions à l’usage de qui voudra s’en saisir.


[1La période récente fourmille de critiques partielles du système. Chacun garde en mémoire ces tribunes signées de mandarins notoires, qui pour la plupart n’ont jamais mis les pieds à l’Université, souvent à la tête d’une armée de précaires, appelant à augmenter les dotations des appels à projet de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) et à achever de faire de l’Université un acteur périphérique paupérisé. Au mieux, ces tribunes parviennent à oublier l’existence même de l’Université :
http://www.pourlascience.fr/ewb_pages/a/article-recherche-la-france-n-investit-plus-assez-pour-garder-son-rang-37970.php
Au pire, on convoque des “grands noms” de la recherche autour de M. Aghion pour appeler, depuis le CNRS, les grandes écoles ou le Collège de France, à achever le programme de destruction de l’Université. Y échappera-t-on cette fois ? Autre exemple récent de critique partielle, ce rapport d’évaluation du CNRS, où figurent en bonne place les demandes de moyens, mais qui articule néomanagement et auto-évaluation par la méthode SWOT :
http://www.cnrs.fr/fr/organisme/docs/espacedoc/comite-consultatif-oct-2016.pdf

[2Pour construire leur rapport, Mme Doucet et M. Apparu ont auditionné presque exclusivement la composante gestionnaire de l’Université :
http://www.assemblee-nationale.fr/14/rap-info/i4062.asp

[6Lire par exemple la lettre adressée en février 2012 par Mme Fraïsse, présidente de Montpellier 3, à M.Hollande, dénonçant le noyautage du groupe Marc Bloch :
http://m0.libe.com/blogs/sciences.blogs.liberation.fr/2012/02/09/courrier-frai%25CC%2588sse-hollande-07-02-12.pdf

[7M. Peillon a par exemple tenté de parler de la mainmise du Commissariat Général à l’Investissement sur la politique de regroupement universitaire pendant l’entrevue qu’il a accordée à Mediapart (Mediapartlive).

[9La vision pour l’enseignement supérieur et la recherche figure dans cette tribune du Monde :
http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/01/09/arnaud-montebourg-il-faut-redynamiser-l-enseignement-superieur_5059649_3232.html